Je me tourne vers Félicien pour m’assurer qu’il supporte bien ce premier contact avec les entrailles de la prison : " Ça va ? " Je vois dans son regard un léger malaise. Il me répond à voix basse quelque chose comme « C’est impressionnant quand même ». Oui je sais. Avec le temps on s’habitue.
Nous sommes dirigés dans une salle de classe, équipée d’un tableau blanc, de tables et de chaises ordinaires. La disposition des tables les unes derrière les autres face au tableau ne me convient pas. Trop scolaire. Sachant que bon nombre de détenus ont vécu d’importants échecs dans leur parcours. Je demande à ce que les tables soient disposées en U pour une meilleure proximité entre chacun. Ils sont neuf. Neuf à s’être déplacés pour nous rencontrer. Avec un mélange tangible d’excitation mesurée, de curiosité légitime, et sans doute de vaines inquiétudes liées à leurs lacunes scolaires.
Je me lance. Durant une heure, ces détenus deviendront des stagiaires, des apprenants, des étudiants, des collégiens, des écoliers même pour quelques- uns. Pour ma part, rien à redire. Ils écoutent. Ils découvrent. Ils sourient. Ils rient aussi. Je lis un extrait d’un de mes romans. Je les fais travailler en binôme afin de confronter leurs idées, de s’enrichir mutuellement et de réfléchir au-delà de l’ordinaire. Je les fais évader en esprit au-delà des murs décrépits. Ils parlent de mer, de bateau et d’océan ; de grenouille et de soleil. Je pense qu’ils apprécient. Je leur fais restituer leurs textes de quelques lignes, debout, face au groupe, et ils s’exécutent… simplement ; au grand étonnement de la responsable du service culturel présente dans la salle.
Après la plume, le pinceau. Je cède ma place à Félicien. Il se sert du tableau pour esquisser des formes, des visages ronds, des expressions simples. Les détenus sont étonnés et séduits. Il est visiblement heureux de partager ses connaissances artistiques dans ce lieu, face aux détenus. L’heure tourne, le temps file dans une ambiance sereine et détendue…
Au terme d’une séance de deux heures, il est temps pour les détenus de regagner leurs cellules et pour nous de quitter l’établissement. Sur ma page FB au sujet de l’intervention, Félicien a noté ça a été une formidable première expérience que je suis prêt à renouveler ». Rien à ajouter. « Il a kiffé grave », comme diraient les détenus.
Découvrir l'auteur