Nicolas Minair : un passeur de langue

Le 06/12/2025 0

Nicolas Minair n’a pas choisi le picard par hasard. Pour lui, cette langue régionale est bien plus qu’un outil de communication : c’est un héritage vivant, un miroir de la culture des Hauts-de-France. Dès ses débuts dans l’enseignement, il s’est engagé à sauvegarder ce patrimoine linguistique, convaincu que l’école devait être un lieu où l’on transmet non seulement des savoirs universels, mais aussi des racines locales.

Un héritage vivant, un miroir de la culture des Hauts-de-France.

Depuis la loi numéro 2021-641 du 21 mai 2021, relative à la protection patrimoniale des langues régionales et leur promotion, la langue picarde connaît un regain d’intérêt dans la sphère de l’Éducation Nationale et de l’enseignement.

En effet, le picard était auparavant exclu du système éducatif, même si une initiation ponctuelle pouvait être menée, par exemple dans le cadre de la semaine des langues ou de l’éveil linguistique en école maternelle. Depuis la promulgation de la loi, il est évident que cet enseignement peut être dispensé au premier degré, au second degré et même au-delà.

L’article L. 312‐10 du Code de l’éducation précise que pour « les langues et cultures régionales appartenant au patrimoine de la France, leur enseignement est favorisé prioritairement dans les régions où elles sont en usage » et que « cet enseignement peut être dispensé tout au long de la scolarité ». Ce même article indique que l’enseignement facultatif de langue et culture régionales peut prendre deux formes : soit un enseignement de la langue et de la culture régionales, soit un enseignement bilingue en langue française et en langue régionale.

C’est pourquoi je fus sollicité en 2021 afin d’initier à la langue picarde des classes de cycle 3 (CM1/CM2) dans deux écoles d’Aulnoy-lez-Valenciennes. Le choix de la ville est stratégique car c’est un vivier d’auteurs picardisants qui ont écrit des œuvres, comme Gisèle Raverdy, autrice d’un recueil de nouvelles intitulé Des gins d’Auno et d’ailleurs (2009), qui a fait elle-même l’objet d’une étude de Julie Auger (2003), participent à des spectacles vivants ou ont rédigé un dictionnaire, notamment Jean Dauby et son Dictionnaire du rouchi (1979).

Picard carte wiki

La ville voit aussi passer des spectacles de picard, met en valeur la langue à travers ses affichages signalétiques (panneaux d’entrée de ville) ou encore accueille le siège social de l’association Georges Fidit, loi d’association 1901 qui promeut et fait rayonner le rouchi, variante du picard dans le Hainaut Valenciennois (Valenciennes, Denaisis, une partie de l’Avesnois, Amandinois, frontière avec le Hainaut Belge) à travers d’éminents auteurs qui ont créé en 1996 le « Cercle du Moulin », un groupe toujours en activité. Cette association gère aussi un site (PicardRouchi.com) qui compile les textes des auteurs, les actualités, des précisions sur les mots ou encore fait connaître des auteurs plus anciens. Il s’agit d’un cercle littéraire en français et en rouchi dont j’ai repris il y a quelques années la vice-présidence, ce qui me permet de conjuguer plaisir de la langue et enseignement de celle-ci dans les écoles de la même commune, tout en bénéficiant de sources orales et écrites vivantes.

Aulnoy compte aussi en son sein un certain nombre d’habitants qui connaissent encore plus ou moins la langue. Il arrive que des élèves des classes où j’interviens aient dans leur famille une personne ou une personnalité attachée à la défense de la langue.


La revue « Bien Dire et Bien Aprandre » est une publication scientifique lilloise de médiévistique et de dialectologie picarde, fondée en 1978 par l'Université de Lille et liée au Centre d'Études Médiévales et Dialectales (CEMD), publiant des études sur le Moyen Âge (langue, littérature, histoire) et le picard, accessible en ligne via PEREN Revues et les Presses Universitaires du Septentrion. 

L’enseignement en classe : méthodologie

L’année 2023/2024 a vu se reconduire cet enseignement au sein des écoles, élargi au cycle 2 (CP/CE1/CE2) afin de faire découvrir plus tôt à des enfants plus jeunes la sonorité de la langue, sa richesse et sa culture.
Suite à la publication de la circulaire de l’Éducation Nationale, il est possible d’enseigner la langue picarde aux élèves de primaire dès le cycle 1. Cet enseignement suit le même cadre que celui des langues étrangères, à savoir le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL). L’objectif est d’atteindre le niveau A1, voire A2, en fin de parcours élémentaire. Les compétences nécessaires pour cette acquisition de la langue amènent l’enseignant à rechercher par lui-même les outils didactiques dont il a besoin afin de proposer un enseignement dont les compétences et contenus culturels sont définis par ledit cadre de référence sur lequel s’appuie le ministère de l’Éducation Nationale.
C’est pourquoi l’axe de ces premières années d’expérimentation pose la question des sources pour enseigner au mieux cette langue et transmettre sa valeur culturelle et patrimoniale.

Les sources recherchées seront donc à la fois orales et écrites : manuels  didactiques de l’apprentissage de la langue, le dictionnaire cité ci-dessus, Dictionnaire fondamental français-picard de l’Agence régionale pour la langue picarde, la Méthode ASSIMIL « Chti » d’Alain Dawson, des œuvres culturelles, des revues périodiques : L’Arnitoile (collège d’auteurs), Urchon Pico de Jean-Marie Braillon, conversations avec des locuteurs qui parlent couramment la langue, auteurs, écrivains, dont Joëlle Jonas, conteuse et metteuse en scène de la troupe « Les Tartes au Chuque » de l’association Georges Fidit.

Position du croissant

Ces contenus serviront à la mise en place de séquences pédagogiques déclinées en séances selon une progression périodique et annuelle sur cinq niveaux. Pour ce faire, une séquence est définie puis scindée en séances. Les séances initiales visent à acquérir le lexique puis on introduit la syntaxe pour ensuite aboutir à une tâche finale. L’enseignement est principalement oral mais les traces peuvent être écrites : copie des mots, ou des phrases types ou autres documents à annoter, surtout si ce sont des documents sur le patrimoine ou la culture de la région. Prenons pour exemple en CM2 un enseignement sur les couleurs puis les vêtements en vue d’une discussion sur le carnaval : l’objectif est d’amener les élèves à une description de leur costume ou à la préparation d’un défilé de mode avec commentaire. En début d’année avec les plus petits, on apprend à se présenter (nom, prénom, âge, lieu de résidence, sexe, date de naissance) afin de créer une carte d’identité en picard. 

La langue picarde à l’école : enjeux sociolinguistiques et culturels
Pourquoi enseigner une langue régionale ?
Si le souci de faire perdurer la langue régionale est plus prégnant dans certaines régions que dans d’autres, force est de constater que dans la région Hauts-de-France cela a pris plus de temps. Cela dit, le souci des 
Julie Auger, Bruno Delmotte, Jean-Michel Éloy et Nicolas Minair, picardisants régionaux, a toujours été de sauvegarder la langue dans le milieu culturel et patrimonial. En effet la langue, outre le fait d’être un outil de communication, transmet des valeurs et est un reflet de la culture à travers son lexique, sa syntaxe et ses expressions propres.

L’enseignement débuté à Aulnoy-lez-Valenciennes, arrondissement de Valenciennes, dans le département du Nord, prend sa source dans le Foyer culturel picard, un organisme très actif à travers ses auteurs locaux, son association patoisante et mon engagement dans le service de Professorat des Écoles dans ce secteur. L’Agence régionale de la langue picarde m’a contacté afin de recommander les écoles les plus appropriées pour cet enseignement et monsieur Mercier, l’Inspecteur de l’Éducation Nationale de la Circonscription Valenciennes-Saint-Saulve m’a sollicité pour intervenir activement durant une année « d’expérimentation ».

Dico rouchi francaisM. Mercier, référent Langues dans le bassin, a émis le souhait de voir les élèves de CM1/CM2 débuter l’apprentissage pour ensuite le poursuivre au collège. Cela a été reconduit cette année 2023-2024 dans les deux écoles sélectionnées avec l’ensemble des classes du CP au CM2, sur demande des équipes pédagogiques qui ont intégré le picard dans leur projet d’école. L’année 2024-2025 voit mon intervention au sein des deux cycles reconduite. De plus, nous préparons dans une école un spectacle de fin d’année destiné aux parents sur le thème de la sorcière des Hauts-de-France Marie-Grauette, en collaboration avec la troupe théâtrale « Les Tartes au Chuque », de l’association Georges Fidit.
L’enjeu pour les enfants est de découvrir une langue régionale qu’ils ont fréquentée ou rencontrée au détour de conversations avec leurs parents et surtout leurs grands-parents. Peu ont été immergés dans ce bain langagier, mais le fait de l’apprendre permet de créer des liens avec leur famille en témoignant d’un apprentissage d’une langue connue par certains de leurs membres. Par conséquent le grand-parent et l’enfant peuvent échanger, le premier pouvant témoigner qu’il parlait cette langue en-dehors du milieu scolaire, donc dans le cadre privé, car cet usage a longtemps été interdit dans les écoles, et l’autre apportant son témoignage sur la résurgence de la langue et réactivant les acquis langagiers transmis en classe. Un pont intergénérationnel se crée.
Il sera nécessaire aussi de montrer à ces enfants que le picard s’utilise dans le domaine public et culturel à travers des spectacles, des rencontres avec des locutaires et des écrits publics, par exemple. Car l’objectif de l’enseignement d’une langue est bien de savoir la comprendre, la parler ou répondre à des sollicitations, la lire. Pour ce faire, je m’inspire des situations d’apprentissage en anglais par exemple pour travailler des notions et des compétences requises par le Cadre européen des langues (CECRL). Je me sers de flashcards à l’oral, de documents sonores (cassettes), de supports visuels (documents écrits, vidéo, sites internet) ou de témoignages directs.
C’est pourquoi je me forme continuellement et propose aux collègues des supports variés, compilés pour certains dans un padlet départemental sur les langues.

Enfin, le Diplôme d’Université en langue picarde récemment
mis en place à l’Université d’Amiens permet aux enseignants de se voir reconnus dans ce poste d’enseignant en langue régionale.

Nicolas Minair N minair 4

Référent Langue Picarde ADAN, Référent térritoire et Poésie 

Revue Bien apprendre ... Langues régionales

 

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