L'Art de voir : décrypter notre rapport à l'image

Le 01/04/2026 0

Quelle est la nature du rapport que nous entretenons avec l'art quand nous contemplons  un tableau ? 

Par Yosserian Geairon Bachelor of Arts Académie des Beaux-Arts de Tournai , expert ADAN , auteur de l'essai "L'art e(s)t vous" , conférencier ARTORA , histoire de l'art. 

L’auto - contemplation est t-elle une fatalité ?

Du plus abstrait au plus réaliste, tous les tableaux ont quelque chose en commun. Notre perception les fait exister pleinement. Lorsque le spectateur pose son regard sur la toile, une relation se noue, une relation qui tient l’acte de perception comme un pendule qui oscille de l’évidence au mystère. Peut-être parce que lorsque nous regardons un tableau, c’est que nous ne le voyons pas, nous le re-gardons. Ce n’est pas un simple jeu de mots, re-garder condense toute la démarche du spectateur en action.

Posons-nous devant ce tableau par exemple. Difficile d’y « lire » quelque chose de clair au premier abord. Pourtant, nous nous efforcerons d’y trouver un sens et souvent de la même manière, en alignant ce qu’il y a d’inédit avec ce que nous avons de plus semblable. En clair, notre perception doit être rendue familière au risque de tomber dans l’inintelligible sinon dans l’inintéressant. C’est un nivellement à hauteur de notre échelle.

En transposant les couleurs du tableau dans un langage qui ne profite qu’à nous, nous nous offrons l’ascendant pour mieux saisir ce qu’il donne à voir. Mieux encore, nous scrutons du haut de notre arrogance intellectuelle les simagrées d’une œuvre muselée.

Quoi de plus normal me direz-vous. En effet, rien n’est plus normal que donner un sens aux choses qui nous entoure. Quoi de plus évident que de faire appel à ce qu’il y a de déjà acquis pour mieux appréhender ce qu’il reste à comprendre.

Or, si la compréhension du monde dépend elle-même d’une pré-compréhension, je crains alors que l’explication ne précède l’expérience, que l’intellect n’appauvrisse le sensible. À un tel point que le tableau devient pour le spectateur l'opportunité de nourrir ce que certains nomment « l’auto-contemplation ».

Geste pour le moins narcissique, qui trouve son point d’orgue dans la formulation de ses pensées. En effet, au prix de chaque mot savamment choisi, il cristallise une expérience, qui pourtant, s’inscrit elle-même dans un flux toujours mouvant et incertain. En cela, nommer, c’est déjà dénaturer, pour mieux se regarder.

Cependant, ce n’est pas une fatalité. Une autre approche est possible. Une approche moins valorisée à l’école ou au travail certes, mais qui pourtant donne autant de satisfaction.

Lart et vous

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La question se pose : comment faire silence ?

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Tapis dans l’ombre, notre perception établit un édifice théorique qui reproduit les structures et les propriétés de notre propre système mental. Par conséquent, toute connaissance extraite du tableau est en premier lieu homomorphe. Elles ont la même forme de celui qui les produit.

Fatalement, le tableau se transforme à l’image des mots qui le couvre. Dans ce rapport particulier, conférer certaines qualités au tableau revient simplement à projeter et à vérifier les standards de ses propres goûts, et donc au spectateur de s’admirer. L’expérience de ce face à face rend le spectateur à lui-même, elle lui révèle son propre fonctionnement et actualise l’économie de ses facultés en lui fournissant un objet particulièrement adapté à elle. Le tableau permettrait à l’opaque réalité extérieure de se laisser modeler, et dans laquelle le moi du spectateur se retrouve.

Ce face à face  doit s’avouer dès lors comme la projection d’un dialogue interne, celui de l’auto-contemplation.

Il s’agit de faire silence. Cette approche ne cède pas aux avances du verbe, ne produit pas de commentaires. Elle laisse le corps réagir à ce qu’il se passe, et garde près de lui, non pas ce qui fait sens, mais ce qui fait relation. Il s’agit de laisser « parler » le tableau sans lui imposer notre langage. En clair, soyons à l’écoute de qu’il se passe en nous avant de mettre un mot dessus.

En notre temps, où l’injonction à la productivité et à la performance s’immisce dans toutes les sphères de la vie, ne rien faire peut paraître étrange, voire suspect. Si bien que le silence est chassé de notre quotidien, remplacé par un bombardement quasi-continu de stimulations (parasites ?) en tout genre. Avec tout ça, difficile de ne pas faire intervenir son récit, ses propres représentations pour tenter de reprendre un peu de contrôle.

La question se pose : comment faire silence ?

Il n’y a pas de recette magique malheureusement, il s’agit de réapprivoiser notre environnement intérieur selon les circonstances. En revanche, je peux vous proposer une technique pour faire acte de silence n’importe quand, n’importe où. Cette technique ne donne qu’un aperçu, une fenêtre d’entrée vers une attitude plus sensible à la « chair du monde ».

Prenons cette phrase : je suis assis sur la plage. Prononçons-la à haute voix. À nouveau, prononçons-la à haute voix, mais cette fois-ci en y insérant un blanc, un vide, un silence le plus long possible entra chaque mot.

Ce qui donne (toujours à l’oral) : je………………suis………………………assis…………………….sur…………..la………………………………plage.

À quoi avez-vous pensé entre chaque mot, dans chaque silence ? Probablement pas grand-chose, et c’est une bonne nouvelle. Quand votre esprit est « vide » de mot, votre corps « voit » mieux.

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