Claire Capanelli - Écrire l’ordinaire pour faire naître l’extraordinaire

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Enseignante spécialisée, auteure et observatrice attentive des émotions humaines, Claire Capanelli construit une œuvre où les fragilités, les liens, les silences et la transmission occupent une place centrale. De ses premiers albums consacrés aux différences à ses romans, son écriture suit un même fil : raconter ce qui nous traverse et parvenir, par les mots, à toucher le lecteur au plus près. Propos recueillis par Ophélie Desnoulez, Référente Communication ADAN 

Avec l’ADAN, découvrir que l’on peut aussi exister ensemble

La rencontre avec l’ADAN est née presque par hasard.

Un mail de l’association, puis, dès le lendemain, une rencontre lors d’un salon. Une de ces coïncidences qui ressemblent parfois à de petits signes. Pour l’auteure, cette rencontre lui a surtout permis de comprendre qu’elle n’était peut-être pas obligée d’avancer seule dans le monde du livre. Car écrire n’est qu’une partie du métier. Vient ensuite tout ce qui concerne la visibilité, la promotion, la défense de son travail et la nécessité de trouver sa place dans un univers où il faut parfois apprendre à se montrer. Une démarche qui n’est pas toujours naturelle pour quelqu’un qui se sent davantage à l’aise dans l’écriture que dans l’exposition de soi.

L’ADAN lui a ouvert les portes d’une communauté d’auteurs, mais aussi de défenseurs de la culture et de l’existence du livre. Elle y a trouvé du soutien, une structure et surtout des valeurs communes. Dans un milieu où l’on peut rapidement avoir le sentiment qu’il faut apprendre à exister seul, parfois plus fort que les autres, l’association lui a offert une autre manière de voir les choses.

Exister ensemble. Et peut-être est-ce finalement ce qui résume le mieux son parcours d’auteure : raconter les individus dans ce qu’ils ont de plus intime, tout en rappelant que nos histoires, nos fragilités et nos silences nous relient bien plus qu’ils ne nous séparent.

Photo groupe adan esquelbecq

Exister ensemble

De l’enseignement spécialisé à l’écriture, un parcours guidé par l’humain

Avant d’être auteure, elle est enseignante spécialisée

Elle accompagne des élèves en situation de handicap. Un métier qui l’a naturellement confrontée à l’humain, aux différences, aux fragilités, mais aussi à tout ce que l’on peut transmettre aux autres. Des thématiques qui ont progressivement trouvé leur place dans son écriture.

« J’écris depuis toujours, simplement parce que j’aime ça », confie-t-elle. Ses premières publications prennent la forme de petits albums illustrés autour des troubles et des différences. Déjà, l’objectif est clair : rendre certaines réalités plus accessibles, transmettre, mais aussi mettre des mots là où ils peuvent parfois manquer.

Puis l’envie d’écrire autrement s’impose. Des histoires plus longues, des personnages, des morceaux de vie. Si la forme évolue, le fil conducteur demeure : raconter quelque chose qu’elle ressent et tenter de toucher, chez le lecteur, ce qui la touche elle-même.

Donner une forme aux émotions et une âme aux lieux

Son univers littéraire se situe du côté des « émotions ordinaires ». Ici, pas de personnages extraordinaires ni de destins nécessairement spectaculaires. Elle préfère les gens que l’on pourrait croiser tous les jours, avec leurs failles, leurs contradictions, leurs silences et tout ce qui se joue intérieurement lorsque, en apparence, rien ne semble vraiment se passer.

Sa singularité tient peut-être dans sa manière de donner une forme aux émotions.

« J’aime leur donner une forme, une couleur, une matière », explique-t-elle.

Pour rendre visible ce qui ne l’est pas, l’auteure s’appuie régulièrement sur une médiation artistique. La peinture dans Ici le bonheur est fait maison, l’ébénisterie dans Un cœur dans ma boîte aux lettres. L’art devient alors un langage supplémentaire, capable de dire autrement ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer.

Les lieux occupent également une place essentielle dans son univers. Certains endroits l’ont profondément marquée, parfois davantage par ce qu’elle y a ressenti que par ce qu’ils sont réellement. Lorsqu’ils apparaissent dans ses romans, ils ne sont donc jamais de simples décors. Ils portent une émotion, une mémoire et peuvent même finir par devenir, à leur manière, de véritables personnages.

Au fond, ses histoires parlent de choses simples et profondément humaines : le manque, les liens, les failles, la reconstruction, ce que l’on transmet et ce que l’on choisit de garder en soi.

Elle ne cherche pas à fabriquer l’extraordinaire. Elle préfère regarder suffisamment longtemps l’ordinaire pour en révéler toute la richesse.

Quand la réalité devient la fiction

Ses histoires sont imaginaires, mais leurs racines sont bien réelles.

Les lieux qu’elle décrit sont généralement des endroits qu’elle a visités et qui l’ont profondément touchée, ou dans lesquels elle a vécu un moment suffisamment fort pour continuer à résonner en elle longtemps après son départ.

Les émotions de ses personnages suivent le même chemin. Elle ne raconte pas nécessairement sa propre histoire, mais puise dans ce qu’elle connaît intimement pour rendre leurs expériences les plus justes possibles.

Un homme, deux ombres constitue toutefois une exception. Dans ce roman, elle explore une partie du psychisme humain qu’elle maîtrise moins personnellement. Pour construire cette histoire, elle s’est davantage appuyée sur ce qu’elle a pu observer chez certaines personnes rencontrées ou accompagnées au cours de sa vie professionnelle, sans jamais raconter leur histoire.

La réalité devient alors un point de départ. Puis la fiction prend le relais et emmène l’histoire ailleurs.

« Je ne sais pas très bien où s’arrête le vécu et où commence l’imagination », reconnaît-elle.

Peut-être est-ce justement là que se trouve le cœur de son écriture : donner à la fiction des émotions vraies pour lui permettre de raconter des histoires qui, elles, ne le sont pas.

Des personnages qui arrivent sans prévenir

Chez elle, un nouveau projet ne se décide pas vraiment. Il s’impose.

Tout peut commencer par une émotion, une image, une phrase, un lieu ou un personnage. Puis quelque chose s’installe. Les personnages prennent progressivement de la place et continuent d’exister, même lorsque l’auteure n’écrit pas. Ils discutent, réagissent, évoluent. Parfois même, ils prennent des directions qu’elle n’avait absolument pas prévues.

Elle n’écrit d’ailleurs pas avec un plan entièrement défini. Lorsqu’elle commence une histoire, elle n’en connaît généralement pas encore toute la trajectoire. Elle fonctionne davantage par ressentis et par images. Une idée peut surgir au milieu d’une journée. Alors, le téléphone devient carnet de notes. Quelques mots sont écrits ou dictés rapidement. D’autres fragments apparaissent. Petit à petit, ils se rejoignent et une histoire commence à prendre forme.

Cette manière de travailler comporte évidemment une part d’inconfort. Ne pas tout maîtriser signifie accepter d’être surprise par ses propres personnages, de les voir emprunter des chemins inattendus ou adopter des réactions qui peuvent parfois la déranger. Mais c’est aussi précisément ce qui lui permet de savoir qu’un projet est véritablement né.

Lorsque l’auteure n’a plus l’impression d’inventer ses personnages, mais plutôt de devoir les suivre.

Entre fierté, doute et vertige : quand le livre quitte son auteur

Au moment de laisser partir un livre, deux émotions se confrontent : la fierté et le stress.

La fierté, d’abord, de voir enfin matérialisées dans un objet aussi petit des heures de travail, de doutes, d’émotions et parfois de larmes. Tout ce qui n’existait jusque-là que dans sa tête tient soudain entre les mains de quelqu’un d’autre.

Mais le livre devient alors un messager. Il quitte l’auteure pour aller raconter quelque chose à des lecteurs qu’elle ne connaît parfois absolument pas.

Et c’est là que commence une forme de vertige.

Car une fois le livre publié, elle n’en contrôle plus la réception. Sa crainte n’est d’ailleurs pas tant que le lecteur n’aime pas son histoire que de ne pas avoir réussi à transmettre fidèlement ce qu’elle avait ressenti en l’écrivant.

À cette inquiétude s’ajoute parfois le syndrome de l’imposteur.

Elle est fière de ses livres et peut pourtant encore avoir presque envie de s’excuser lorsqu’elle les vend. Une petite voix persiste : quelqu’un va-t-il vraiment vouloir payer pour lire mes mots ?

Puis viennent les premiers retours. Et avec eux, une nouvelle vie pour le livre. 

Les lecteurs y déposent leurs propres souvenirs, leurs émotions, leurs expériences. Ils peuvent aussi en proposer une interprétation totalement différente de celle imaginée par l’auteure.

Et c’est peut-être finalement cela, le plus beau.

Comprendre qu’il n’était pas nécessaire de transmettre exactement son propre ressenti. Il suffisait de transmettre assez d’émotion pour permettre au lecteur de rencontrer la sienne.

Trois livres, trois façons de découvrir le pouvoir de la littérature

Trois livres ont particulièrement marqué son parcours, à trois périodes différentes de sa vie.

Le premier est Le Lion de Joseph Kessel, découvert au collège. Une lecture qui la subjugue et lui fait prendre conscience, pour la première fois, du pouvoir d’un livre.

Elle n’a jamais mis les pieds au Kenya, mais la lecture lui donne pourtant l’impression d’en éprouver quelque chose. Pendant longtemps, elle rêve même de s’y rendre pour retrouver les sensations que le roman avait fait naître en elle.

Quelques années plus tard, alors qu’elle étudie les lettres modernes à l’université, c’est Au Bonheur des Dames de Zola qui la marque profondément.

La littérature ne sert plus seulement à voyager. Elle devient aussi un moyen de témoigner d’une société, d’une époque et de ses transformations. À travers les personnages, c’est tout un monde qui se raconte.

Puis vient Jane Eyre de Charlotte Brontë.

Cette lecture achève de lui faire comprendre ce qui influence aujourd’hui profondément sa propre écriture : la puissance d’une émotion que l’auteur n’a pas besoin de nommer.

« Ne pas écrire l’émotion, mais la faire vivre au lecteur. »

Trois livres, trois enseignements donc : un livre peut faire voyager, donner à voir le monde et faire ressentir.

Aujourd’hui, lorsqu’elle écrit, c’est sans doute cette dernière dimension qu’elle recherche le plus : parvenir, un jour, à faire ressentir avec autant de justesse que les auteurs qui l’ont profondément marquée.

“Entre l’éducation et la littérature, je tisse des ponts.”

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Après chaque fin, une nouvelle histoire commence déjà

Pour Claire Capanelli, terminer un livre ne signifie jamais vraiment tourner la page.

Elle avoue avoir du mal avec la séparation et le manque. Alors qu’un ouvrage est à peine terminé, une autre histoire commence déjà à prendre forme. La période de relecture lui est d’ailleurs particulièrement inconfortable : elle l’oblige à rester attachée à une histoire qu’elle a, quelque part, déjà quittée.

Car elle n’écrit pas uniquement des livres.

Elle écrit des histoires, des pensées, des morceaux de vie. Elle écrit aussi parce qu’elle n’aime pas attendre, manquer ou ne pas savoir.

Il y aura donc probablement toujours quelque chose en cours.

Parmi ses projets actuels, l’un est particulièrement intime : celui consacré à sa grand-mère, originaire du Cap-Vert.

Une femme qui a transmis « tellement de silences qu’ils ont fini par faire trop de bruit » dans sa tête.

À travers cette histoire familiale, l’auteure souhaite interroger la place de la femme, mais aussi celle d’une femme noire immigrée en France dans les années 1950. Au cœur du projet se trouve surtout une question essentielle : celle de la transmission.

Quelles traces une vie laisse-t-elle ? Qu’est-ce qui passe d’une génération à l’autre lorsque rien n’est raconté ?

Ce projet est sans doute plus personnel que les précédents. Il s’agit d’aller chercher quelque chose dans l’histoire de sa grand-mère pour mieux comprendre ce qu’elle a laissé dans la sienne.

Peut-être même de réparer une histoire pour pouvoir, enfin, s’autoriser une liberté qui n’avait jamais été la sienne.

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